Mon chemin jusqu’ici

« Le seul véritable échec, c’est celui de ne pas essayer.
Et la mesure du succès,

c’est peut-être comment nous arrivons à faire face aux déceptions.


Ce n’est pas grave si nous pensons que nous sommes trop vieux,

que nous avons trop peur ou que nous sommes déçus.


Nous nous levons le matin.
Nous faisons de notre mieux.
Rien d’autre ne compte. »

Oliver Parker

Huelgoat – 12 juin 2021

Cher Grand-Père.

Je suis bouleversé.

Parce que je viens pour la première fois de te rencontrer.

Hier, chez une voisine de Kermaria.

Presque par hasard.

Elle m’avait interpellé la veille en m’entendant chanter en breton, dans la rue en face de chez elle.

« Comme tu ressembles à ta mère » m’a-t-elle dit… « Oh oui je sais qui tu es ! »

Alberte avait reconnu Pierre, le fils d’Yvonne, petit-fils de Louise, originaires de Berrien.

Berrien, cette bourgade des Monts d’Arrée, à quelques kilomètres au nord d’Huelgoat.

En entrant chez elle, je savais que j’avais affaire à quelqu’un connaissant bien ma famille maternelle.

Mais je ne me doutais pas que la dame serait une généalogiste passionnée.

Sur sa table du salon sont éparpillés dossiers, photos, documents d’archives… de longues et minutieuses années de travail.

Pour moi, la caverne d’Ali baba.

« Alberte, savez-vous quelque chose de mon grand-père ? »

« Ben oui, j’ai même une photo ! Attends que je regarde… »

Mon cœur s’emballe. Mes yeux clignent. Mon front se plisse. Je rêve ou quoi ?

« Tiens… le voici ! Pierre Marie. Pierre Marie Blanchard. Né en 1909, décédé en 1943 à l’âge de 34 ans. Il était granitier dans la carrière d’Huelgoat. »

Un silence.

Mon Grand-Père maternel.

Je tiens ta photo dans ma main. Une photo d’un autre temps. Je te regarde. Tu es si jeune. Sans doute mort prématurément à cause de cette poussière de roche qui s’est collée sur tes poumons.

Qui t’a fait mourir avec tant d’autres.

Jusqu’à hier, je ne savais quasiment rien de toi.

Et là, aujourd’hui, j’ai sous mes yeux ton visage, ton nom complet, ton état civil.

Est-ce parce qu’elle n’a pas eu le temps de te connaître que ta fille, ma maman m’a donné ton prénom ?

La coïncidence (ou l’heureuse synchronicité ?) fait que j’évoque justement depuis deux semaines l’histoire des granitiers de Huelgoat pendant ma visite guidée.

Je suis si ému.

Cher Grand-Père. Moi qui ne t’ai jamais connu, qui suis en Bretagne pour recoller les morceaux. Retrouver cette famille bretonne que l’on m’a volée.

Moi qui suis revenu sur mes terres pour guérir.

Je te dédie ces lignes et celles qui vont suivre.

Pierre Marie Blanchard, je te dédie mes voyages.

Mes écrits, mes rencontres, mes ascensions et mes chutes.

Les ombres et les lumières que j’ai croisées depuis trente ans, aux quatre coins du monde.

Rest in Peace. Repose en Paix. Diskuizh e Peoc’h Tad-Kozh.

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Norvège, îles Lofoten, Navire Polarfront – Décembre 2019

Fin d’après-midi, mer calme et brise au dehors.

J’étais fièrement en train de présenter aux passagers ma conférence sur « l’Âge des Vikings ».

Installé dans le salon du navire, mon petit groupe était réuni : les parents sur les fauteuils, les enfants à côté d’eux, tranquilles et attentifs.

C’était bien parti.

Et puis… et puis, on a commencé à tanguer un peu plus que d’habitude.

Et encore un peu plus… et encore un peu plus… jusqu’à ce que je titube plutôt que je ne parle… et que les gamins se marrent.

Je demande une pause, monte à la passerelle et consulte l’équipage.

Là, le commandant observe le ciel menaçant, la houle qui s’avance et prononce sans sourciller :

« Ça va dégueuler ! »

Je redescends, je flanche, cherche mon équilibre.

En bas dans le salon, les mines sont moins joyeuses.

Certains quittent les lieux pour rejoindre leur cabine… et très vite, tout le monde se barre.

Je ne vais pas me faire prier non plus très longtemps : j’embarque ordi et talkie-walkie, et direction le lit. 

Je vais m’allonger et attendre que ça passe.

Mais combien de temps cela va-t-il durer ?

L’émetteur-récepteur me tiendra au courant des nouvelles de la passerelle.

J’espère ne pas être malade, mais je dois déjà avoir une drôle de couleur.

De là où je suis, le monde vire désormais du haut vers le bas, puis de la gauche vers la droite « et ça continue encore et encore… »

Je ne me doute pas que ces montagnes russes, on va les monter et les descendre pendant près de quatre heures.

Bientôt, tout valdingue dans ma chambrette. J’aurais dû penser à fermer les tiroirs, vider les étagères.

Mon joli verre à bière – celui acheté au bar du coin – explose, les bouquins, l’ordi et la bouteille d’eau de Cologne dégringolent.

Impossible de me lever pour ramasser quoique ce soit. 

Les bonds que l’on fait sur l’eau sont maintenant invraisemblables.

Chaque minute, d’un côté puis de l’autre, mon hublot est noyé par les flots.

J’ai l’impression qu’on va tous finir à l’eau.

On est si petits au milieu de cette immensité…

Je n’ai jamais vécu un truc pareil.

J’imagine que les passagers non plus !

Je m’accroche pour ne pas tomber du lit… et à la phrase qu’un pote m’a écrite la veille : « Pierre, même dans les tempêtes, tu es protégé. »

Je ne vomis pas, miracle ! mais je n’ai pas la force d’ouvrir un œil.

Quand je pense qu’au même moment, mes collègues continuent à bosser, pour maintenir le cap et notre sécurité.

Comment font-ils pour rester debout ? Les matelots sont des héros !

Et puis petit à petit, petit à petit, la houle se calme.

Petit à petit, lentement mais surement, je desserre les poings, le front, les yeux.

Le Polarfront a enfin rejoint le port.

Notre petit mais grand bateau a vaillamment vaincu une sacrée tempête : 

une houle de cinglé et des vents force 9 (Sur une échelle de 12, le maximum : c’est l’ouragan !)

Mais ça je ne le saurai que demain.

Pour l’instant, je suis allongé, je suis vidé, sans force.

Derrière chaque épreuve, un cadeau caché.

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Jerez de la Frontera, Andalousie – 19 juillet 2019, 8 heures du matin

Je sors de chez moi, j’enfile mon casque, enfourche mon vélo d’occase et parcours les rues de la ville jusqu’au boulot.

Sur la route, je passe devant l’Alcazar (le palais impérial), la Mosquée devenue Cathédrale et tout autour « les murs blancs du fond de l’Espagne ».

La température est encore agréable. La chaleur, ce sera à partir de 10 heures. Tout comme les odeurs de Xérès qui l’après-midi, s’échapperont des caves.

Je vis dans une ville qui sent bon le bon vin, c’est agréable !

Me voilà donc en Andalousie depuis un mois et demi, en stage dans une coopérative d’écotourisme. Et j’y ai pris mes repères, petit à petit, au quotidien et au gré des rencontres.

La semaine, mes journées se passent au bureau ou à l’extérieur avec les guides : Soit tôt le matin en rando matinale, soit tard le soir pour des balades nocturnes à la lampe torche.

Nous accompagnons des groupes sur des sentiers montagneux, des sites historiques ou des initiations à l’astronomie.

Pepe, Paco, Rodri, Charo… mes collègues m’épatent par leurs connaissances… et leur humilité.

Ils m’apprennent beaucoup et de mon côté, j’essaie d’apporter ma contribution à cette petite entreprise :

Traduction du site web, projet de partenariat avec l’Institut français, préparation d’une visite guidée à la fin de mon stage…

Autre découverte : je fais partie du « Club de conversation solidaire ». Le principe est simple : pratiquer l’espagnol, le français ou l’anglais avec des étudiants, des expats, des retraités ou des chômeurs autour d’un… ou plusieurs verres !

Le prix d’adhésion : un kilo de denrée alimentaire non périssable au profit une association caritative locale.

Ce club, c’est un terreau de rencontres formidables.

Les andalous m’épatent. Ce sens du détachement qu’ils dégagent, cette envie de profiter un max des bonnes choses de la vie.

Pas un chat dans les rues entre 13 et 18 heures : tout le monde à la sieste !

Mais le soir, la ville se réveille, les bars se remplissent, les places grouillent de monde, le flamenco résonne jusque tard dans la nuit.

Ceux qui se lèvent le matin semblent complètement à l’ouest, et remettent ça le soir même.

Carpe Diem. 

« Que nada te pare » … Que rien ne t’arrête !

C’est vraiment chouette l’Espagne.

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Port-au-Prince – 1 er octobre 2009

Le voyage jusqu’au Cap Haïtien était magnifique.

Le temps clair, les hautes montagnes, les plaines tropicales sur lesquelles se reflétait l’ombre minuscule de l’hélicoptère…

Cap Haïtien est la deuxième ville la plus importante du pays.

Située au nord de l’île, c’est un lieu chargé d’histoire puisque c’est un peu là où tout a commencé en Haïti.

Là où Christophe Colomb, sur le chemin du Nouveau Monde, a débarqué en 1492 avec trois voiliers et quatre-vingt-dix hommes à leur bord.

C’est également ici qu’est née la lutte contre l’esclavage et pour l’indépendance du premier peuple noir en 1804.

Il reste les vestiges de nombreux forts, une architecture coloniale singulièrement préservée, et de part et d’autres, des plages de carte postale, aux eaux tièdes et transparentes.

C’est la troisième visite que j’effectue dans le cadre de mes formations dans les régions.

Après le Sud-est et l’Ouest, me voilà au Nord.

Selon mon plan de travail habituel, je vais y passer deux semaines.

Dix jours à donner des cours d’informatique à mes collègues.

J’aime cette vie en mission.

Le voyage en lui-même est déjà une aventure.

Sur place, résoudre les problèmes logistiques fait partie du quotidien.

Ma classe itinérante est un défi à relever partout où elle passe.

Parce que je veux qu’elle soit parfaite.

Je veux que tout le monde apprenne – moi inclus – que tout le monde se sente à l’aise, quel que soit son niveau, quel que soit d’où il vient.

J’y mets toutes mes tripes.

La journée finie, je suis éreinté mais je ne peux imaginer de meilleure façon de vivre et de voyager, de travailler et je l’espère de contribuer à quelque chose.

Port au Prince. Jacmel. Gonaïves. Cap Haïtien.

Le mois prochain, je devrais être dans le chef-lieu de Hinche, au milieu du pays, sur le Plateau Central.

Ce matin, lorsque je me suis réveillé j’ai cette première pensée – peu surprenante vu les circonstances :

« Au fait, où est-ce que je suis en ce moment ?! »

Le temps que je passe dans la capitale, c’est une tout autre expérience.

Urbaine. Electrisante.

Je fais partie d’une agglomération caribéenne. Je m’y plonge, je m’y fonds.

Mon quotidien est paré d’un outil indispensable : ma moto.

Elle m’amène au boulot chaque jour, 20 kilomètres aller-retour d’un trajet hardi aux abords de la ville.

J’aimerais le week-end pouvoir vous emmener faire un tour !

Ce ne serait pas la journée, il fait vraiment trop chaud.

Mais le soir : Ouaouh ! Vous verriez cela…

Les rues pentues sortent de leur torpeur et grouillent d’activités.

L’effervescence s’empare des trottoirs et des boulevards à peine éclairés.

Je zigzague sur mon deux roues dans les méandres de la cité créole, naviguant dans une foule affairée, sonore, ardente.

Moi, pierre-petit-pierre, au milieu de la jungle urbaine afro-caribéenne.

Afro-Caribbean Urban Jungle

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Ushuaïa – 14 juillet 2010

I am never gonna stop.

Jamais je ne serai fatigué de voyager.

Jamais je ne me lasserai de promener mes doigts sur une carte, avec l’envie d’aller sur place pour voir à quoi ça ressemble.

D’essayer de comprendre ce que les gens disent “là-bas” et chercher à parler leur langue. Le monde est grand, ma curiosité insatiable.

Voilà ce qui m’anime depuis toujours : l’Inconnu. Aller vers ces personnes, ces cultures, ces paysages.

Quand j’étais enfant, il y avait dans ma chambre un globe terrestre qui faisait office de lampe de chevet.

Je me souviens le soir de regarder cette boule illuminée pendant des heures. Je ne sais pas pourquoi, j´étais fasciné.

Depuis 20 ans, depuis que je bosse, voilà donc ce que je fais.

Dépenser ce que je gagne en parcourant des kilomètres. En France, en Europe, dans le monde…

Les hauts et les bas m’accompagnent. Les doutes et les certitudes, les solitudes et les rencontres, les erreurs et les accomplissements.

Mais toujours – toujours – la gratitude et la conscience d’avoir beaucoup, beaucoup de chance.

Mon passeport et ce qu’il m’apprend sont tout ce que je possède. Je ne veux rien d’autre.

26 juin 2010

Je décolle de Port-au-Prince. Je quitte Haïti pour quatre semaines. Mon Haïti. Mon Haïti qui survit.

Ces 6 derniers mois ont été bouleversants, précieux, confus, éreintants.

Je ne sais pas comment les qualifier. J’ai besoin de m’éloigner.

Direction le Sud. Escale de deux jours au Panama.

Au-dessus de cet étroit morceau de terre qui sépare l’Atlantique du Pacifique, je discerne pendant quelques secondes les deux océans en même temps.

Je garde précieusement l’extraordinaire dans les yeux.

Et celle de l´embouchure du canal que je visite le lendemain. Fascinant travail d’ingénierie. Un pays, un continent que l’on a littéralement coupé en deux pour y faire passer les bateaux. Wow !

1er juillet, Montevideo

Je suis super ému.

J’étais venu ici en 1992.

C’est là que j’ai découvert autre chose que l’Europe, que j’ai appris l’espagnol.

Dario, Luis-Mi, Alejandro sont venus me chercher à l’aéroport.

Plus tard, je retrouverai Christine, Inès et Lali que je n’ai pas vues depuis 18 ans.

Aussi, j’irai sur la tombe de Gonzalo, un ami militaire uruguayen qui travaillait pour l’ONU. Il était dans le quartier général qui s’est effondré lors du séisme du 12 janvier dernier.

Gonzalo, tu es une des raisons pour lesquelles je fais ce voyage en Uruguay.

5 juillet, Buenos Aires

Oh Buenos Aires! I deeply fall in love with this city. Instantly.

Une ville immense, passionnée, riche d´histoire et de tumultes.

C’est Paris avec le charme et le désordre de l’Amérique latine.

Je suis logé chez Paul, le frère de mon amie Ana.

Je vais manger chez leurs parents, Shella et Guillermo.

Je me ballade avec Nando, un collègue argentin qui habite temporairement chez moi à Port-au-Prince.

Le métro, le bus, les boulevards, les places…rien ne m´échappe. i LOVE Buenos Aires !

Et puis je prends la route vers le Sud.

3000 kilomètres de bus à travers la Pampa, la Patagonie et la Terre de Feu.

Direction Ushuaia.

50 heures de voyage – environ 10 par jour. Des étapes sur le chemin: Bahia Blanca, Puerto Madryn, San Julian, Rio Gallegos.

Des jours et des jours de route toute droite, de champs à perte de vue.

Je n’avais pas idée que l’Argentine pouvait être si grande.

Plus je descends, plus il fait froid, plus il fait nuit.

Pour trouver ici le jour qui ne se lève qu’à 10 heures du matin.

Je suis donc à 13 200 kilomètres de Paris et 1000 seulement de l’Antarctique.

Les montagnes sont enfin là.

La neige couvre les sommets, la glace fait glisser les routes.

Etranges sensations en plein mois de juillet !

14 juillet, Fête nationale

Demain, je m´apprête à commencer ma remontée.

Si tout va bien, je dormirai à Punta Arenas au Chili.

Pour cette nouvelle étape, comme tout nouveau voyage, je demande protection aux anges.

Pour cette nouvelle étape, comme tout nouveau voyage, je pars avec mes doutes et mes certitudes, mes solitudes et mes rencontres…

« Le seul métier qu’on aime, c’est la bohème et le voyage »

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Lisboa, Octubre 2003- Octubre 2004

« Ó gente da minha terra, Agora é que eu percebi
Esta tristeza que trago, Foi de vós que recebi… »


Mariza

Je suis fier de pouvoir l’écrire : j’ai habité au Portugal.

Y’a longtemps.

Je peux encore comprendre et manier la langue.

Même si par manque de pratique, je suis un peu rouillé.

Mais ça reviendrait vite.

D’ailleurs le portugais est la plus belle langue du monde.

A língua portuguesa é a mais bonita do mundo. É verdade!

En plus dans ce pays, on y trouve le meilleur café de toute la Terre : “Uma bica cheia, se faz favor!”

Une texture épaisse, robuste et parfumée qui fait facilement monter au rideau ! Un délice absolu.

J’aurais aimé que mon expérience dans cette cité eut été moins difficile. C’est dommage.

Ma rencontre avec Lisbonne, mon premier regard fut tellement, tellement magique.

C’était si beau Lisbonne, Dieu que c’était beau.

La ligne de tram numéro 28, la Praça do Comércio, le Bairro Alto

J’en suis hélas reparti un an plus tard le regard perdu, les poches vides et à bout de souffle.

En provenance de Guinée Bissau, avec de maigres économies, j’étais pourtant bien décidé à vivre et à bosser dans ce nouveau pays.

VENI VIDI VICI : « Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. »

Enfin pas tout à fait comme César… C’est plutôt moi qui aie été vaincu !

Je pensais trouver facilement du boulot. Ce fut loin d’être le cas.

Un loyer bon marché m’a permis cependant de tenir un temps.

J’avais un vieil vieil appart dans le vieux vieux Lisbonne.

Je me souviens encore de l’adresse : Travessa do pé de ferro.

Le matin, j’achetais de ces petits pains portugais, les faisais griller dans le four et les trempais dans mon café tout en écoutant Radio France Internationale.

Mais il fallait travailler. Je cherchais du travail. Et c’était pas facile d’en trouver.

Je n’étais pas portugais, j’étais seul et si peu armé.

Certes j’avais des potes. Essentiellement guinéens, brésiliens et français.

Alors l’automne est passé. Puis l’hiver. Il faisait froid. Y’avait du vent.

Le contenu de porte-monnaie fondait comme neige au soleil.

Malgré le ciel bleu azur, mes balades en ville et au bord de la mer prenaient jour après jour une teinte plus inquiétante.

Je me souviens de me coucher un soir dans ma chambre… désespéré.

80 euros, c’est tout ce qu’il me restait.

Comment j’allais faire pour payer mon prochain loyer ?

Et une fois encore, la vie, l’univers, les anges – que sais-je ? – m’ont tendu la main et sauvé la mise. De justesse.

J’ai trouvé un job de moniteur dans un centre social. Grâce à des gens de bien qui se souciaient de moi.

Mais le salaire était très maigre et surtout… je n’avais pas les épaules pour ce job.

Je devais quotidiennement faire face à des familles rencontrant des problèmes d’hygiène, d’addiction, d’appartenance, de violence.

Manque d’autorité, de confiance, témoin de scènes très perturbantes, je finissais par aller au boulot la boule au ventre.

J’ai jeté l’éponge au bout de six mois.

Alors, j’ai fait mes valises, encore une fois.

Et la dernière nuit, je n’ai pas dormi.

J’ai noyé mon vague à l’âme dans les bars nocturnes et le Fado du quartier de l’Alfama.

Je suis arrivé à l’aéroport à moitié ivre.

Il me fallait donc retourner en France.
Quitter cette ville splendide qui ne semblait pas vouloir de moi.

Retourner en France ? Et pour quoi faire ? Aller où ? Dans quel but ?

Comme cela semblait difficile. Comme cela semblait impossible.

Et pourtant je l’ai fait.

Pas pour longtemps… j’en suis bien vite reparti.

J’espère te revoir un jour Lisboa, et me réconcilier avec toi.
Perdoa-me Portugal.


République Dominicaine20 janvier 2010

Le lecteur mp3, la tête en vrac, le cœur lourd m’ont accompagné tout au long de cet étrange retour vers Saint Domingue.

La tristesse, le calme, les nuages puis l’océan en toile de fond, et enfin le chaos à l’aéroport international Las Americas.

L’avion était plein à craquer, en majorité par du personnel humanitaire avec du matériel médical. Tous ceux qui ne peuvent pas atterrir à Port au Prince le font ici. Comme moi d´ailleurs.

Il y a des ONG du monde entier : Europe, Etats-Unis, Asie. Et ce groupe venant d’Afrique du Sud. Des gars des filles jeunes et souriants, qui ont des casques blancs accrochés à leurs sacs à dos.

Dans le hall d’arrivée, ma collègue n’est pas au rendez-vous. Personne avec une pancarte à mon nom. Je n’arrive pas à joindre mon pote haïtien Josué. Pas de postes internet disponibles.

Merde. Tout cela complique un peu les choses mais je vais me débrouiller.

Je prends un taxi qui me fait payer un prix exorbitant et direction centre-ville. Il m’aide à chercher une chambre d’hôtel pour la nuit.

Il roule à toutes berzingues.

Les fenêtres sont ouvertes pour laisser entrer l’air frais. Dehors, ça sent le gazon coupé. Etrange, lorsqu’il y a quelques heures, c´était l’hiver en France.

Je retrouve Santo Domingo, une ville qui me rappelle étrangement au souvenir de Montevideo.

Et je suis bien content de pouvoir hablar español, maintenant plus que jamais.

Le chauffeur me dit que le séisme du 12 janvier dernier a été ressenti jusqu´ici, à 370 kilomètres de l’épicentre. Que c´est peut-être l’occasion pour la République Dominicaine et Haïti de retisser des liens plus solidaires.

Après plusieurs tentatives (entre les touristes habituels et tous ces sauveteurs qui débarquent, les hôtels sont pris d’assaut), je pose avec soulagement ma valise dans une chambre à 80 dollars la nuit.

J’arrive finalement à joindre ma collègue. Des contretemps de sa part, un email que je n’avais pas pu lire et on s’est loupé.

Pas de problème, on se verra demain.

Pour l’instant je veux juste dormir.

Ne pas penser à ce que me réservent les jours à venir.

Apocalypse. Photo : Thony Belizaire

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En chemin pour Compostelle – Août/Septembre 2014

« Allez courage Pierre, encore 10 poteaux électriques à dépasser et tu feras une tite pause. Regarde, y’a 100 mètres entre chaque poteau, ça fait plus qu’un kilomètre à pédaler ! Allez courage Pierre, tu peux y arriver… »

Dieu que c’est dur et complètement dingue tout ça.

Je suis en route pour Compostelle. Sur mon vélo. Depuis le 25 juillet. Un périple prévu pour 2 mois environ. 2 mois avec une résolution, une carte Michelin et tout mon barda sur le porte-bagages.

Parti de Berck-sur-Mer, je pédale environ 50 kilomètres par jour.

Pierre traverse la France du nord au sud, l’Espagne d’est en ouest.

Il franchit les villes, les campagnes, les plaines et les cols de montagne.

Ce chemin tombe à point nommé.

Je rentre d’Haïti où j’ai passé 5 ans.

5 ans de ma vie sous le soleil et le tumulte de « la perle des Antilles ».

Une ile, un pays qui m’a à la fois vidé les tripes et tant donné.

Je viens de quitter des collègues, des amis, une famille que je me suis faite et que je ne reverrai probablement jamais plus. Haïti pour toujours dans mon cœur.

De retour au bercail, je me sens une fois de plus en total décalage.

Avec tout. Les gens, la façon dont les choses fonctionnent. Drôle de pays que cette France.

Mais j’ai un peu de temps et d’argent de côté.

Alors j’ai une idée brillantissime : acheter une carte, promener mes doigts dessus et les faire glisser jusqu’en Galice. Et si je faisais le pèlerinage ?

J’achète un vélo, une tente, un camping gaz, je prépare mon itinéraire et mes mollets, et me voilà parti. Le jour de la Saint Jacques.

Sur ce vélo pour Compostelle, mon guidon récoltera au gré des jours et des humeurs, mes larmes et ma transpiration.

Parfois, c’est vraiment la galère. La pluie, l’orage, les chiens qui manquent de me bouffer tout cru.

Mais le plus souvent ce sont les rencontres singulières, les paysages inoubliables, les moments de grâce à s’arrêter pour boire un demi litre d’eau ou entrer dans une chapelle.

Lorsque chaque soir, totalement épuisé et prêt à me coucher enfin, je monte la fermeture éclair de ma toile de tente, c’est comme si j’ouvrais la porte d’un hôtel 5 étoiles.

Un bonheur absolu. Sans équivalent dans mes quarante années d’existence.

« Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends. »  Nelson Mandela

Tarapoto, Pérou – Septembre 2006

« Au début, il n’y avait que des pierres roulant au fond des rivières tant et tant de fois qu’un jour elles en devinrent bois et sauvegardèrent dans leurs racines les lois fondamentales de la vie. Les anciens disent que c’est ainsi qu’est née l’Amazonie.

Et depuis, au cœur de la forêt, chaque plante enseigne l’essentiel des origines de l’homme et de l’humanité. Les peuples natifs en sont les gardiens entourés des guérisseurs, les maetros curanderos.

Ils boivent chaque nuit le breuvage sacré de la Madre Ayahuasca, la liane des morts, qui leur permet dans un état de conscience modifiée de rencontrer le monde invisible des esprits et relire ainsi les livres de nos mémoires oubliées. »

Ça fait trois semaines que je suis au Pérou, ça fait trois fois que je prends de ce breuvage, que je fais ce régime, que je m’impose cet isolement. Et j’en peux plus.

Tant d’argent, tant de kilomètres, j’ai été dingue. D’aller si loin pour chercher des réponses et des remèdes, chercher un lieu pour poser mes béquilles.

C’est trop dur physiquement ce truc, j’ai mis la barre trop haut. Ces plantes, ces rituels, ces chamanes, je sais qu’ils sont bienveillants mais j’en ai assez. Je veux rentrer à la maison.

Mais où est ma maison ? Où est ma maman ?

« Ce qui te manque, cherche-le dans ce que tu as »

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La Havane – Janvier 2011

J’avais le trac.

Débarquer comme ça sans connaitre personne.

Ce n’était pourtant pas la première fois. J’avais déjà fait ça avant !

Et malgré tout, c’est souvent ce que je ressens lorsque j’arrive seul dans une ville étrangère.

Vulnérable et sans repères.

Mais c’est normal, n’est-ce-pas ?

L’être humain craint l’inconnu.

L’être humain craint son voisin.

Alors je prends sur moi et j’essaie d’aller au-delà de mes peurs.

C’est peut-être ce que les voyages tentent avant tout de m’enseigner : aller au-delà de mes peurs.

Dans un aéroport, sur le quai d’une gare, au sortir d’un bateau, quel que soit l’heure où l’on débarque, il faut bien faire confiance à quelqu’un que l’on ne connait pas.

Se laisser guider.

Et jusqu’ici, personne ne m’a jamais trompé.

Parce que dans leur vaste majorité, les êtres humains sont bons.

Je l’ai vu de mes yeux, j’en ai fait l’expérience.

De Hanoï à Chicago, de Bucarest à Buenos Aires.

Quel que soit notre passeport, nos croyances, nos âges et nos désirs, on a tous envie de la même chose : être heureux.

Cuba ne fera pas exception : je m’y suis laissé guider, personne ne m’a trompé.

Et quel pays, quel peuple, quelle île !

30 janvier. Je me réveille à la Havane.

La Havane !

Il fait beau et frais. Je suis arrivé la nuit dernière.

Avec le sommeil, les craintes se sont dissipées.

Je bois mon café chez Rosie et Nicolas, mes premiers amis cubains.

Et voilà une de ces journées parfaites qui commence.

Cuba Libre

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New-York City – Décembre 1995

S’il n’y en avait qu’une, s’il ne devait en rester qu’une, ce serait elle.

La plus haute, la plus démesurée, la plus dingue.

S’il ne devait ne subsister qu’un moment, que quelques secondes, ce serait peut-être celles où j’ai gravi les marches pour sortir du métro, où mes yeux ont plongé vers le ciel obscur et les gratte-ciels de Times Square.

Là, en goutant pour la première fois au vent glacial de la mégalopole nord-américaine, je m’apprêtais à ouvrir l’un des plus gros cadeaux de mon existence.

Mes journées de balades de Coney Island à Central Park appareil photo en main, walkman à cassette aux oreilles était un enchantement d’images et de résonnances.

Il me semblait qu’aucun paysage ne fusse plus singulier que ces chemins urbains et ces arbres enneigés avec en arrière-plan, la cité gigantesque.

Pourtant, ces dix jours à Manhattan étaient loin d’être ceux que j’avais imaginés.

Un rendez-vous manqué et plus personne qui ne m’attendait, un froid que je n’avais jamais connu si rude, un porte-monnaie limité à quelques dollars.

Mais j’avais 23 ans, j’étais libre et en bonne santé, j’avais de quoi me payer une chambre bon marché, mettre un bonnet sur ma tête : c’était de loin la plus grande des richesses.

Les docks, le pont de Brooklyn, les brumes de la ville : je pouvais les voir, les entendre, les toucher. J’étais Noces de Camus, Fleurs du Mal de Baudelaire et Bateau Ivre de Rimbaud tout à la fois.

Sachez-le donc, en ce mois de décembre 1995, l’homme le plus riche de toute l’Amérique, le gars le plus fortuné au monde, c’était moi.

Thank you New York. You’ll always have a very special place in my heart.

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Autour de Paris – 1er aout 2016

Hier, j’ai visité le château de Versailles.

Wow, spectaculaire ! Quel endroit incroyable…

Cette France vraiment, quelle histoire !

Je comprends mieux pourquoi cette gigantesque bâtisse ruisselant d’or attire chaque année des millions de visiteurs.

Si l’on passe sous silence le nombre de manants fouettés et morts pour le construire, on peut dire que ce mégalo de Roi Soleil aura laissé derrière lui un édifice dont le monde entier profite encore aujourd’hui…

Parmi le flot de touristes planétaires, j’étais donc comme eux bouche-bé, mais ému aussi.

En effet, je me souviens être venu à Versailles une première fois en visite scolaire à l’âge de 8 ans, c’est-à-dire il y a… 35 ans.

Je me rappelais encore du fameux « Salon de l’œil de bœuf » dans l’appartement du Monarque, avec sa grande frise ornée de bas-reliefs représentant des jeux d’enfants.

Et moi, le petit Pierre de 8 ans qui passait d’une pièce à l’autre avec ses camarades de classe.

Hier, au milieu de cette salle et parmi les visiteurs, j’ai pris quelques secondes pour observer ce p’tit gars. Il avait les joues rondes et les yeux en amande. Le regard un peu dans le vague. Un p’tit garçon timide.

Quand nos regards se sont croisés, je lui ai souri et me suis accroupi pour me mettre à sa hauteur.

Doucement, je lui ai pris la main et je lui ai dit :

« Mon bonhomme, n’aie pas peur c’est juste moi, dans quelques années.

Je voulais te dire… le voyage qui t’attend va être magnifique, extraordinaire ; mais il va être agité. Ça va pas être simple. T’inquiète pas, tout finira bien. »

Alors, doucement, j’ai amené les mains puis les épaules du Petit-Pierre vers moi, et pendant quelques instants, je l’ai serré fort dans mes bras.

« Suis ton cœur pour que ton visage rayonne le temps de ta vie »

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Monrovia – 2005-2007

Mama Liberia.

Se souvenir de toi. Ce souvenir de toi.

J’ai eu tant de chance de te connaitre.

D’avoir habité dans ta maison.

D’avoir travaillé dans ton jardin.

D’avoir sillonné tes forêts de long en large.

Par les terres et dans les airs.

Des arbres et des arbres et des arbres. A perte de vue.

Quel spectacle !

D’avoir été accueilli les bras ouverts,

De Robersport à Zwedru, de Voinjama à Greenville,

Tu m’as nourri de ton riz.

Toi pourtant, meurtrie dans ton corps et ton âme,

Toi tentant de déposer les armes,

Toi debout malgré tout.

Mama Liberia… Quelle dignité !

Tu m’as bouleversé.

Moses, Jeff, mes potes musicos, les enfants de mon quartier,

Qu’êtes-vous devenus ?

« Je plante un arbre pour que mes enfants aient de l’ombre. »

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Errance en FranceJuillet 2008-Avril 2009

Je suis sdf.
Au début, c’est presque exaltant.
Plus d’appart, plus de boulot, plus de contrat.


Mais j’ai une voiture, de maigres économies et l’été devant moi.
Je quitte les Pyrénées. C’était beau les Pyrénées.
Mais qu’est-ce que j’étais bien parti faire là-bas ?
Ah oui, j’avais bossé dans un hôtel à Lourdes.
Le désastre total.

Après dix ans d’absence, je suis rentré en France et je m’y suis perdu.
Pierre en errance dans un pays qu’il ne reconnait plus.
Alors je cherche et je me cherche.

Au début c’est presque exaltant donc.
Cette liberté dans ma bagnole, ma p’tite AX rouge, à traverser la France.

Juillet.
J’ai encore assez d’argent pour mettre de l’essence dans le réservoir.
Dans mon petit habitacle je mange, je dors, je roule.
J’ai la trentaine, je porte des lunettes à la Jim Morrison.
Dans les hautparleurs, j’écoute Riders on the storm.
Je sais pas trop dans quel état, mais j’erre.

Pour connecter mon ordi portable à internet, je vais dans un célèbre fast food américain.
Je me promets de ne rien y bouffer, juste y boire des cafés.
Mine de rien, je suis un chômeur actif.
J’envoie des dizaines de candidatures à l’étranger.
Repartir… puisque la France ne semble pas vouloir de moi. Pas cette fois en tous cas.

Et puis l’été se termine, les jours raccourcissent, les campings ferment et ma santé se dégrade.
J’ai chopé des amibes. Je dois visiter les toilettes publiques cinq, puis dix, puis quinze fois par jour.
J’attrape aussi des champignons aux pieds qui me démangent bientôt sur tout le corps.
Putain ça gratte c’est horrible.

Septembre.
Le soir dans ma voiturette, je rabats le siège arrière, je déplie un matelas et je dors pas si mal.
Un jour à Dunkerque (qu’est-ce que je fous à Dunkerque ?!), je reçois un coup de fil.
Entretien d’embauche avec une ONG internationale basée à Paris.
Chouette.
Alors je vais à Paris, je passe l’entretien, mais je suis pas retenu.
Alors je reste à Paris.
Et là, ça commence à devenir craignos.

Je gare ma voiture au bois de Boulogne, puis au bois de Vincennes.
Je vais me laver aux bains douches et je commence à compter les centimes.
Malgré les couvertures, le chauffage que j’allume avant de dormir, il commence à faire froid.
Je socialise quand même. Un peu.
Automne d’amitiés bizarres et de relations craignos.

Début novembre, mon corps lâche.
Ça fait des jours que je suis fiévreux et qu’une douleur lancinante me tord les boyaux.
Je me traine jusqu’à l’hôpital Bichat.
On me met sous perf. Je sens que je dégringole.
Qu’est-ce qui m’arrive bon Dieu, mais qu’est-ce qui m’arrive ?
Où est mon Afrique chez qui j’ai habité 5 ans ? Et mon Irlande aussi ?
Où est mon pays ?

Et puis deux bonnes nouvelles :
On me prête temporairement un appart et je trouve in extremis un job alimentaire.
Petit à petit, je retrouve l’appétit.

Décembre.
J’arrive à louer une chambre à la semaine.
Puis une autre. Puis une autre. Puis une autre.
C’est vraiment la galère. La vie au jour le jour. Mais je suis debout et je me bouge.
Je continue à chercher du boulot.

Faut que j’me barre.

Comme de nombreux « compatriotes » précaires, je passe mes soirées à la bibliothèque de Beaubourg. Parce que c’est gratuit, c’est chauffé et que c’est ouvert jusqu’à 22 heures.

Janvier.
Je me requinque et je reprends espoir.
Malgré l’hiver qui pince, il y a ce 18e arrondissement, ces petits bars populaires que j’affectionne tant.
Je vais écouter du slam, j’écris quelques textes et j’en déclame.

La vie au rythme du métro, des cafés et des quais de Seine.
Je vis donc aussi ces petits moments d’étincelle où Paris est si belle.
Oui, Paris est si belle.


Tant de visages et tant d’histoires, tant de destins et de mémoires
se croisent et se recroisent à Paname.

Février.
Dans ma mailbox, un courriel.
Proposition de job à l’étranger.
Le temps de faire les entretiens, les tests et les papiers, mon avion est bientôt fixé à la mi-avril.
Ouf. Amen. Alléluia.
Thank you Mary, Jesus and the Lord Above.

Tenir le coup jusqu’au 15 avril Pierre.
Tenir le coup jusqu’au 15 avril.

La veille de mon départ, de l’île Saint-Louis aux grands boulevards, je marche heureux et seul, emporté par la foule.

Je vais dire au revoir à Paris et à la France.

Une fois de plus, la vie m’a rattrapé au vol.

Sous le ciel de…

Bucarest – 22 décembre 1993, 23h00

Où suis-je ?!

Sur un lit improvisé dans un petit atelier d’artiste. La radio est allumée, des notes de piano en sortent. Il règne une odeur de livre, de bois et de peinture.

Depuis quelques heures, je suis en Roumanie et j’ai peine à le croire.

J’ai quitté tôt ce matin ma chambre de banlieue. J’ai quitté le lycée et mon boulot ¼ temps. Je m’apprête à retrouver Răzvan, mon correspondant. Faire connaissance avec sa famille dans la petite ville d’Azuga au cœur des Carpates. Passer ensemble les fêtes de fin d’année.

C’est Monsieur Cardas qui m’a accompagné en voiture à Orly. J’ai vraiment du bol. Dans mon portefeuille, la précieuse adresse de ses amis, les Savescu qui me logent ce soir, au cœur de la capitale.

J’ai aussi un petit papier que j’ouvrirai demain au guichet de la « Gara de Nord » et où est écrit en roumain : « Un billet pour Azuga s’il vous plait »

C’est la première fois que je voyage seul aussi loin.

Je ne connais rien. Je n’ai aucune idée. Je suis dans un état extatique.

Hier j’ai écrit dans mon journal : « Le monde m’appartient. »

A peine arrivé, je ne le sais pas encore, mais la Roumanie sera si bonne pour moi.

Elle me prendra dans ses bras, me protègera du froid.

Elle m’offrira ses chants de Noël et le goût âpre de sa ţsuică.

Une famille bienveillante et ses repas de fête.

Răzvan, nos balades dans les monts Bucegi, la neige jusqu’aux genoux.

Notre pique-nique fait de morceaux de lard fumé, de fromage de brebis et de pain de campagne.

De Brasov à Sinaia, de Bran à Talea… Roumanie, comment te remercier ?

 Nu știu cum să-ți mulțumesc…

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Berrien (ma maison, my home, mi casa, ma zi) – 13 juillet 2021

L’Université.

Parler de l’Université.

Cet autre incroyable voyage. Ce parcours dont je suis sans doute le plus fier.

Est-ce curieux ?

A la fois de tant aimer voyager, et dans le même temps de tant affectionner les bancs d’école ?

Rien ne peut en effet me combler davantage, que d’être assis des heures durant dans un amphi avec un prof en face de moi, faisant son exposé.

Je suis là, je prends des notes sur mon cahier… et c’est la félicité.

Pierre étudiant permanent, Pierre écolier à perpétuité.

Ce rêve, il a pourtant fallu attendre l’âge de 38 ans pour le réaliser.

Parce qu’avant, la vie m’a mené ailleurs, autrement.

En France, en Europe, en Afrique.

Et puis un jour en Haïti, Elena me dit : « Regarde ton CV, tu devrais faire des études ! C’est le maillon manquant si tu veux avancer professionnellement. »

Elle dit vrai sans doute.

Faire une carrière, j’m’en fous ; dans quoi d’ailleurs ? Cependant apprendre, ouais c’est vrai j’aime apprendre.

Mais comment faire, comment m’y prendre ? Serai-je assez intelligent ?

Alors je cherche, je m’inscris, je paye la note et je m’atèle à la tâche : Licence et Master 1 en Sciences de l’Education. Formation à distance avec le CNED et l’Université de Rouen.

Dans mon modeste logement, sur les routes ou en avion entre mes deux pays, je bosse mes leçons avec passion et acharnement.

Pendant 3 ans, des cours et des fiches et des partielles : Histoire, pédagogie, psycho, statistiques… Quel boulot, quelle fatigue, mais quel régal aussi !

Et j’y arrive. C’est un miracle, j’y arrive.

Et puis je continue. Et je ne m’arrête plus.

Aujourd’hui j’ai toujours dans mes poches un crayon et un calepin.

Pour pouvoir prendre des notes, on sait jamais.

Il y a toujours une inscription à un cours qui m’attend quelque part.

En septembre, j’attaque la Fac de Rennes 2 !

Diplôme Universitaire d’Etudes Celtiques.

Un examen de la Bretagne sous toutes les coutures.

Je suis juste TROP content !

Pierre étudiant permanent, écolier à perpétuité.

Faites que jamais cela ne change.

Le plus précieux de tous mes livres d’étude ! « L’Histoire de la France racontée à tous les enfants », Fernand Nathan, 1975

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Quand je suis allé dans ces grandes villes,
j’ai vu des merveilles que je n’avais jamais vues en Irlande.
Mais quand je suis revenu au pays, j’y ai trouvé toutes les merveilles qui m’attendaient ».

George Bernard Shaw

La tête ailleurs, 23 octobre 2023

J’ai passé une partie de la nuit à écouter « Rememberings », l’audio book de Sinead O’Connor.

Le portable posé sur le matelas, elle me chuchotait son histoire, était toujours en vie, à côté de moi.

Magnifique. Tellement émouvant. God bless you Sinead.

Sa voix et son accent m’ont inévitablement entrainé jusqu’à Dublin, le North side, jusqu’à mes années d’Irlande.

My beloved Ireland.

Été 1998. Je prends le ferry de Boulogne à Douvres, puis l’autocar, puis le ferry encore… Sac à dos et maigre paquetage, je débarque à Dublin presque sans le sou. J’ai le sourire aux lèvres et la fleur au fusil. Quand j’y pense, quelle audace ! Peur de rien.
No fear.

C’était le 11 juillet, départ du tour de France, un drôle de clin d’œil ! En effet, je pensais quitter le pays pour quelques mois. Mais c’est précisément ce jour qu’a commencé en quelque sorte… mon tour du monde pendant vingt ans.

Et ce qui s’annonçait plutôt galère allait se changer en lumière.

En ville un monde fou, des rues barrées et des pubs pleins à craquer. Muni de mes chaussures de claquettes et de mon chapeau, j’en profitais pour faire la manche au coin de Grafton Street et récolter quelques pièces.

Mon anglais était encore très approximatif, mais suffisant pour téléphoner à Brian, un ami d’un ami d’un ami. Comprendre que j’avais un logement possible chez lui pendant quelques jours non loin de la South Circular Road. Ouf !

Merci mes anges gardiens.

Ce que j’ignorais totalement, c’est que j’arrivais en plein boom économique – le Celtic Tiger – et qu’en quelques jours, j’allais trouver un boulot, un logement et un pays en pleine effervescence où poser pour un temps mes valises.

J’ai tant aimé l’Irlande.

Des rues bruineuses de la capitale aux paysages spectaculaires de la pointe ouest, nul doute, j’étais chez moi. Je me sentais si connecté à cette terre, ces gens, cette musique et cette Histoire.

Comme si j’avais vécu là auparavant. Comme si j’étais de retour.

Parmi toutes les images que je garde de ces années impétueuses, il y a celle d’un jeune homme qui sillonne la ville et va au boulot sur son vélo d’occase, fait de la musique, parcourt le pays du nord au sud et d’est en ouest… croque la vie à pleine dent.

Beaucoup de fêtes aussi. Des excès. Des excès d’excès. Mais à 25 ans et pour citer Jacques Brel, « il faut bien que le corps exulte ».

J’aimerais retourner un jour à Dublin. Je le ferai. C’est pas compliqué. Faut juste se donner les moyens. Economiser un peu de temps et d’argent.

Juste assez pour aller saluer de nouveau O’Connell Street, Ha’Penny Bridge, le North side… et la douce Niamh.

Aller brûler un cierge à la Cathédrale Saint Patrick pour exprimer à ce pays, cette île, ce peuple, ma plus profonde profonde gratitude.

“Oh my love, your love for Ireland will not be in vain.” Sinead O’Connor

ConakryFévrier 2017

Mauvaise passe.

Je suis dans une (très) mauvaise passe.

Depuis un an, tout se casse la gueule dans ma vie.

Petit à petit, doucement mais sûrement.

Mon boulot, mon argent, mes ressources intérieures, ma santé.

Je suis un électron en perdition, sans job, sans sécu, sans protection.

Je suis déjà pas gros ; j’ai perdu presque 10 kilos.

C’est la balance qui me l’a dit.

J’ai plus de fric, plus de force, plus de sourire.

Je pense que mon entourage n’a pas conscience que je vais aussi mal.

Si quelqu’un ne fait pas quelque chose, je vais crever ici.

Et je comprends pas, putain je comprends pas.

Mon Afrique, ma Guinée que j’aime tant.

Depuis quelques mois, les épreuves se sont enchainées avec une violence inouïe.

Tout semble se retourner contre moi.

Pourquoi ?

Je rêve que quelqu’un vienne me chercher.

Fasse ma valise pour moi.

Je n’ai même plus un rond pour me payer un billet d’avion.

J’arrive à demander de l’aide malgré tout, malgré la honte.

Des amis proches me font un virement. Merci.

Heureusement.

500 euros, le prix d’un billet retour pour Paris. Le prix pour rester en vie.

Mais que vais-je faire en France ?

A 44 ans, ni boulot, ni argent, ni logement.

Comment faire pour retourner dans ce pays, mon propre pays qui m’est devenu étranger ?

Après toutes ces années.

Et puis, le jour du départ arrive.

Je ne sais pas comment je réussis à boucler ma valise, quitter mon appart.

Je laisse la moitié de mes affaires derrière.

Je suis déchiré, complètement dézingué.

Malgré tout, j’ai un billet d’avion dans les mains.

Un vol en partance pour Paris, au milieu de la nuit.

Accompagné de mes potes, je prends un taxi pour l’aéroport de Conakry.

Je m’apprête à quitter une ville que je ne supporte plus, avec des amis dedans que pourtant j’aime tant.

Check-in. Bagages. Toilettes. Bar.

« Une petite bouteille d’eau s’il vous plait… »

Je me revois encore dans la salle d’embarquement.

Les heures d’attente, allongé dans un coin sur le sol, inerte.

Je ne suis pas mort mais je ne suis pas vivant.

Et je me demande…

Comment je vais faire ?

Comment je vais faire pour reconstruire ma vie ?

Nomadland, Chloé Zhao, Searchlight Pictures, 2020.
Total splendide.

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Istanbul, 6 janvier 2025

C’est ma quatrième bibliothèque.

Après celle du parc de Gülhane, de la fac de lettres, de la superbe Rami, me voici à la Orhan Kemal Kütüphanesi.

Une dernière fois, je suis au milieu d’étudiants studieux.

Encore une fois, je suis envoûté par les lieux.

Je dois hélas partir dans quelques heures.

Ce voyage aura été trop court.

Je suis venu dans cette ville pour dix jours.

J’aimerais retourner dans ce pays pendant un an.

Pour connaitre un tout petit peu la Turquie, il faudrait probablement y passer dix ans, toute une vie, plusieurs même.

Déroutante et gigantesque, Istanbul m’a bouleversé, épuisé, fasciné.

D’avoir pu entrer dans ces ruelles et ces mosquées, quel privilège.

De n’avoir pu comprendre cette langue, quelle frustration…

Je garderai dans les yeux ce qui reste des remparts de Constantinople, la foule des marchés et les ferries du Bosphore, la bienveillance des gens que j’ai rencontrés.

Merci Oktay, merci la Turquie !

Vaucresson, Hauts-de-Seine – Printemps 1993

Ce jour où…

Ce jour où j’ai eu dans les mains ma clé, ma toute première clé, celle de mon indépendance. La clé d’une chambre de bonne. 9 mètres carrés environ.

La chambre avait beau être petite, le bonheur était immense. J’avais 20 ans.

Elle se situait à l’entresol d’un immeuble cossu de la banlieue ouest. Pour y accéder, il fallait entrer dans un hall propret aux miroirs rutilants, ouvrir une porte sur la gauche et descendre à la cave.

D’apparence, c’était pas du luxe, mais c’était propre, chauffé, et je m’y sentais bien dans cet espace. J’avais un mini frigo, une plaque électrique, un évier. Une fenêtre donnait sur le rez-de-jardin, verdoyant toute l’année et joliment fleuri au printemps.

Je partageais les sanitaires avec Honorine.  Elle habitait dans la chambre d’à côté. Je crois qu’elle venait du Cameroun. A mes oreilles qui ne connaissait pas encore l’Afrique, elle avait un drôle d’accent. Je la sentais bienveillante envers moi, un peu comme une grande sœur.

Nous étions les deux seuls locataires de cet étrange lieu… en-dessous des nantis, à côté des fortunés, mais bien dans notre peau et nos petites vies.

Pour laver mes fringues – pas de lavomatique dans le coin et de toutes façons pas les moyens – je le faisais avec mes pieds dans le bac de douche. J’avais du bol, de l’eau chaude à volonté !

A l’époque, pas d’internet évidemment. Ni d’ordi ou de téléphone portable. Je passais mes soirées à bosser mes cours, écouter la radio et lire des bouquins.

J’ai passé deux années scolaires dans cet entresol, durant mes classes de première et terminale en filière lettres et langues. J’aimais bien le français, l’histoire et la philo. J’étais très studieux et déjà je bossais à mi-temps pour payer mon loyer.

Quand j’y pense… putain j’étais courageux.

Je me revois encore partir tôt le matin au boulot, et le week-end passer des heures chez moi à faire mes devoirs. Bien sûr je sortais aussi avec les potes, mais avec mesure, bien conscient que les études étaient importantes pour mon avenir, que je ne pouvais compter que sur moi-même.

Au final, j’ai eu le bac avec mention bien. La plus belle récompense de ces années d’adolescence incertaine où contre vents et marées, j’ai réussi à garder le cap.

Alors que j’aurais pu facilement chavirer.

Vaucresson, Garches, les Hauts de Seine… ces lieux à la fois familiers et étrangers où j’ai grandi, fait ma scolarité et fait mes armes.
Aujourd’hui, cette vie semble si lointaine…

Aérodrome du Touquet, Pas-de-Calais 1977

Pourquoi je pleure ? Je devrais pas pleurer !

Je suis assis juste à côté de ma maman et elle me serre fort dans ses bras.

Je suis en parfaite sécurité… alors pourquoi je pleure ?                                           

C’est vrai que la situation est inhabituelle :

On vient de décoller, de quitter le sol.

Je dois avoir 5 ans et c’est une première pour moi.

Aujourd’hui, je fais mon baptême de l’air.

« Regarde, c’est tout petit en bas… les gens ressemblent à des fourmis ! »

Ma mère me console ; je me calme, sèche mes larmes et puis… je m’émerveille.

Si tu savais Maman, après ce jour, le nombre d’avions que je prendrai dans ma vie…

Et des hélicos aussi, quand je bosserai pour les Nations Unies.

Des heures et des heures et des jours dans les airs.

Des océans, des forêts, des plages tropicales sans limites sous mes yeux.

Quelle chance…

Mes kilomètres à rencontrer le monde où j’ai tant appris.

Parmi tout ce temps passé au-dessus du sol, je pourrais peut-être retenir un vol.

Celui qui m’amènera au Vietnam en août 1997. Paris – Moscou – Novossibirsk – Hanoï.

Mon pote Alex est de la partie. Un voyage dément nous attend !

Le Vietnam… pays qui bouleversera ma latitude et ma longitude.

Comme le monde est grand… comme le monde est différent !

Un long périple au-dessus de l’Europe et de l’Asie.

Après le plateau repas, les heures et la fatigue, il y a ce moment où se dessine là, juste en bas… la muraille de Chine !

Ce long liseré de pierres qui serpente à travers les montagnes, ça ne peut être qu’elle.

On regarde, on s’émerveille. Au-dessous sans doute, des gens comme des fourmis.

Alors je repense à ce petit Pierre dans ce bimoteur du Touquet, fin des années 70.

Alors je ferme les yeux un instant, je prends une grande inspiration.

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Et je remercie au plus profond cette Planète-Mère qui m’accueille le temps d’une vie.

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Vietnam, Diên Biên Phû, Août 1997. « Après la guerre, le silence »

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A suivre…